mercredi 20 février 2008

Droits de l'homme, j'écris vos noms


Une fois de plus, Hervé Broquet réunit des auteurs francophones belges autour de lui pour éclairer, chacun à sa manière, un thême humaniste important. Aujourd'hui il s'agit des Droits de l'homme dont on fête l'anniversaire de sa déclaration prononcée, il y a soixante ans.

Il écrit en quatrième de couverture:
"Combat au quotidien, contre les cris des êtres plongés dans la tourmente ou contre la chape de plomb qui emmure des populations entières. Des enfants, des femmes, des politiques, des syndicalistes sont chaque jour victimes de violations de ces droits. Il suffit de lire les rapports internationaux pour en être conscients et mesurer qu'il suffit parfois de porter son regard sur un proche horizon, au coeur même de notre pays, afin de mettre au jour des pratiques qui, tout en étant moins graves, n'en sont pas moins condamnables.

Ce livre relit les articles de la déclaration, présentés dans leur intégralité, par le truchement intimiste d'écrivains francophones. Cette approche pédagogique devrait ainsi permettre à chacun de redécouvrir ce texte fondamental, de se l'approprier et de le faire vivre au sein d'un noyau commun de valeurs qui a pour nom Liberté, Egalité et Fraternité. "

Ont contribué à l'écriture de cet ouvrage:
Barbara Abel, Nicolas Ancion, Luc Baba, Isabelle Bary, Jean Botquin, Hervé Broquet, Eric Clémens, Bruno Coppens, Serge Federico, Nikita Gilles, Kenan Görgün, Thomas Gunzig, Françoise Houdart, Maureen Jamar, Eva Kavian, Aurelia Jane Lee, Pauline Legrand, Yun Sun Limet, Cathy Marchand-Van den Daële, Marine Massart, Lola Motte ,Françoise Pirart, Grégoire Polet, Stéphanie Reynders, Daniel Simon, Michel Torrekens, Régine Vandamme, Jean-Pierre Verheggen, Michel Voiturier, Evelyne Wilwerth.

lundi 18 février 2008

Déclaration des Droits de l'Homme - Article 8


A mon père,
et à tous ceux qui, en Belgique,
ont fait de la détention préventive
inutile et injustifiée
sans en être dédommagés
par l’Etat.

Charte des droits de l'homme - Art.8



Toute personne a droit à un recours
effectif devant les juridictions nationales
compétentes contre les actes violant les
droits fondamentaux qui lui sont reconnus
par la constitution ou par la loi.

L’affaire M. /Banque X.

Quand mon père est mort, début 1971, maman m’a demandé d’assister à la mise en bière. Pendant le travail, elle pleurait doucement dans la pièce à côté.
Mes parents formaient un bon couple, fidèle à toute épreuve. Je les vois encore sur la banquette arrière de leur Opel Kapitan que je conduisais pendant les vacances familiales sur les routes de France, en alternance avec mon frère. Ils se donnaient la main. Ils avaient été très amoureux, il en restait quelque chose, bien plus, sans doute, qu’il n’y paraissait à première vue.
L’homme qui soudait le cercueil pleurait aussi. C’était plus fort que lui, à chaque ensevelissement ses larmes coulaient. Après il sortait sa petite gourde de métal et buvait un coup.
Au téléphone, maman avait dit que papa avait eu une nouvelle hémorragie cérébrale, cette fois-ci sans pardon. J’entends encore sa voix qui s’étranglait pour me souffler: « Non, ce fut foudroyant, il n’a pas souffert. »
Depuis un certain temps, il n’avait plus toute sa tête. Il fallait le chercher parfois à plusieurs km de la maison, égaré, ne trouvant plus son chemin. Maman l’aidait à s’habiller pour qu’il ne mette ses vêtements tout de travers. Pour moi, ce n’était pas l’Alzheimer ni de la démence précoce, mais quelque chose d’indéfinissable, de sournois, la conséquence éloignée de ce que la Justice lui avait fait subir.
Beaucoup plus tard, maman m’avait confié gênée: « Après sa sortie de prison, il ne m’a jamais plus visitée, tu comprends ce que je veux dire... » J’ai compris, moi, combien l’injustice l’avait diminué.

L’église était comble. La famille, des clients, le personnel de la succursale qu’il avait dirigée, le Président de la banque à Bruxelles, des relations, quelques rotariens qui se souvenaient encore de lui. Monsieur le Président, celui de la Banque à Bruxelles, était venu faire une visite de condoléances à maman. Il n’a pas voulu saluer le corps pour ne pas abîmer le souvenir qu’il avait de papa, qu’il a dit. Il avait ajouté: un grand banquier, compétent, organisateur, travailleur, sept jour sur sept. Un homme extraordinaire. Pourtant, papa était un mort particulièrement beau, il n’aurait pas trahi le souvenir du Président. Quand j’ai ouvert la porte pour le laisser passer dans le hall, je me suis souvenu qu’il avait envoyé du foie gras à papa en prison. Cette fois-là, il n’avait pas non plus voulu le voir. Sans doute craignait-il déjà de ne pas le reconnaître. Peut-être n’aurait-il pas supporté la souffrance d’un homme injustement accusé ? Il fallait être prudent et s’imposer le silence si l’on ne voulait pas être soi-même inquiété, c’est ce que j’ai essayé de comprendre. Car toute la hiérarchie supérieure que papa désignait toujours sous le vocable de H(h)aute D(d)irection, tremblait d’être mise, à son tour, sur la sellette. Qu’avait-il fait de répréhensible, le banquier de province, qu’on avait arrêté, un beau matin, comme le Josef K. du procès de Kafka ?

J’ai appris son arrestation par la bouche de l’administrateur délégué qui m’a dit sans ménagement : « Si ce que l’on raconte de votre père est vrai, ce sera la plus grosse désillusion de ma vie. Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. J’attend d’être mieux informé. »

Quand mon père a été emmené, menottes aux poignets, il était retraité depuis deux ans, après une carrière de 51 ans, de bons et loyaux services, comme on dit. Il avait commencé, en qualité de garçon de course, à 14 ans. Le soir, il suivait des cours de comptabilité. A 35 ans il accédait au poste de directeur.
Au moment des évènements dont je parle, moi, je venais de terminer mon stage dans la même banque, à Bruxelles. Je commençais à comprendre le métier de mon père. Est-ce que je serais capable de me dévouer pour la clientèle comme il l’avait fait ? Il exagérait un peu. Fallait-il se dévouer de pareille façon ? L’homme riche mérite-t-il plus d’estime et de soins que le petit épargnant ? En tout cas, quand j’ai vu le détail de ce qu’il nous laissa en héritage, j’ai été déçu. Toute une vie de labeur pour si peu de chose! A l’époque les dirigeants de banque étaient vraisemblablement moins bien payés qu’aujourd’hui. En outre, les années de guerre avaient écorné leurs économies. Mon père n’était pas dépensier. Il n’avait pas besoin, non plus, de dessous-de-table pour construire sa jolie maison, à la fin de sa carrière, une maison confortable sans plus car mon père était un homme simple. J’ai retrouvé dans un petit carnet le montant modique de son investissement et les ressources financières qu’il y avait affectées (la réalisation d’un petit portefeuille de titres). Contrairement à la conviction de la justice, papa était un homme foncièrement honnête. Un franc était un franc. Il ne devait rien à personne.

Comment peut-on accorder crédit aux déclarations mensongères d’un trafiquant (en laines) qui cherche à entraîner son banquier dans sa chute (j’obtenais tout parce que je lui graissais la patte...) sinon parce qu’on est borné et envieux des signes extérieurs de richesse des banquiers ? Donc banale histoire de pots-de-vin totalement incrédible.
Il faut savoir que l’analyse et le contrôle des crédits sont très structurés, que l’étalement des pouvoirs de décision entre différentes instances réduit considérablement l’influence éventuelle des clients sur les décideurs. Les analystes qui n’ont pas de contact avec la clientèle sont là pour tempérer les enthousiasmes éventuels des hommes de terrain. On ne leur fait pas prendre des vessies pour des lanternes. Ce sont des contrepoids salutaires.

Le petit juge d’instruction a cru que c’était arrivé. Il ne lâcherait pas sa proie. Un banquier à croquer tout cru, quelle aubaine. Le procès de sa carrière! L’avancement!
Le trafiquant qui avait reçu des crédits que le magistrat jugeait démesurés, le trafiquant qui trafiquait ses comptes, truquait ses gages marchandises, obtenait des financements sur de fausses opérations d’exportation (toutes choses qu’on ne découvrit qu’après) n’était que menu fretin à côté de l’immonde banquier, l’incarnation du capitalisme qui pourrit le monde. Les juges locaux se faisaient aider par des experts de la police financière pour comprendre les mécanismes de crédit et détricoter le trafic commercial du fabricant de laine. La police constata que les comptes de ce client aventureux étaient régulièrement soumis à des contrôles d’experts de la banque. Ce pouvait-il que ce client fut plus fort que son banquier qu’il aurait berné jusqu’à la fin? Si je vous en parle ainsi, c’est que j’ai consulté les paquets de dossiers que maman m’a remis après la mort de papa, et que j’ai examinés comme un auditeur interne, mon métier de fin de carrière. Je n’ai retenu qu’une seule erreur de papa: connaissant le client comme il le connaissait, le genre de vie qu’il menait (une vie dissolue et de fête- le champagne coulant à flot-les femmes...), il aurait du le mettre à la porte de la banque quand il était encore temps. Sans confiance, pas de crédit. Mais le banquier, même quand son éthique est irréprochable, considère parfois que l’argent n’a pas d’odeur. Cependant, Dieu sait si la laine de mouton sent mauvais. De plus est-ce que les banques feraient beaucoup de crédits si elles se préoccupaient chaque fois de la vie privée de leurs clients ? Et ce client aux moeurs douteuses était apparemment un homme avisé qui plaidait bien ses demandes d’augmentation de crédit dont il avait besoin pour financer son chiffre d’affaires en expansion.
Le banquier n’est pas infaillible, pas plus que cette magistrature de province qui longtemps se laissa emberlificoter par les explications de celui qui se présentait comme la victime de ses financiers. La presse judiciaire qui suivait les audiences fit la part belle à tous les ragots qui circulaient en ville. On lisait que papa, sous ses dehors vertueux, trompait ma mère avec la tenancière d’un bar. Qui s’assemble se ressemble. Selon cette presse, mon père ne valait pas mieux que l’escroc qu’il croisait dans les promenades à l’intérieur de la prison et à côté de qui, parfois, il était assis, menottes aux poings comme lui, dans le fourgon cellulaire. Personne ne nous fera croire que les enquêteurs restent insensibles au déchaînement éhonté des journalistes qui sont comme meute de chiens au moment de l’hallali.

Maman se montra digne en toutes circonstances. Je ne la vis jamais pleurer. Elle refusais de lire les journaux. Elle était convaincue de la rectitude de son mari mais en voulait à cette banque qui restait muette. Sans doute, cette banque pensait-elle que les erreurs de gestion, s’il en avait été commises, l’avait été en bas plutôt qu’en haut. Réaction classique. Elle craignait que l’arrestation de mon père débouche sur un gros procès en responsabilité du banquier qui augmenterait sensiblement les pertes du dossier litigieux. Il fallait vraiment se tenir coi. Moi-même, je fus orienté vers une fonction d’intérieur sans relation aucune avec la clientèle et cela pendant plusieurs années.
Mon père fut traité comme un truand, maintenu sous les verrous tant que l’instruction n’avait pas écarté le moindre soupçon d’une quelconque complicité. Le tribunal a prolongé la détention préventive pendant quatre mois comme si la mise en liberté de papa pouvait gêner les progrès de l’instruction financière. La lenteur des examens résultait de la complexité de l’Affaire M. comme les journaux le titraient désormais dans leurs colonnes. Les journalistes racontaient n’importe quoi, comme d’habitude. Ils ne comprenaient pas grand chose au fonctionnement du monde financier. La presse à sensation continuait à détruire l’image de mon père de façon scandaleuse. La bêtise du juge d’instruction le rendait intraitable comme un âne buté. Il ne voulait pas en démordre. L’avocat de mon père n’était pas un ténor. Il n’invoquait que des raisons humanitaires pour obtenir sa liberté. Papa avait soixante sept ans. Maintenir un homme de son âge en prison pour des faits dont rien ne prouvait qu’il fut seul, directement ou indirectement, responsable portait atteinte, selon moi, à la Convention universelle des Droits de l’Homme.
La détention préventive n’est pas une procédure de confort pour des juges incapables de se faire une opinion sur des allégations mensongères et diffamatoires. Au-delà d’une certaine durée, on verse dans l’arbitraire et la cruauté. La remise en liberté, dans le cas de mon père, ne pouvait troubler l’ordre public ni créer une quelconque insécurité pour les citoyens de la ville. Pour quelle raison se serait-il soustrait aux investigations de la justice alors qu’il n’était coupable que d’avoir fait confiance à un industriel qui ne le méritait pas ?
Quand après des mois l’Affaire M. fut enfin jugée, on assista à la condamnation de M. à 7 ans de prison seulement. Papa bénéficia d’un non lieu. Mais le mal était fait. Le vieil homme était détruit, il entra dans une tristesse profonde jusqu’à sa mort. Je ne le vis plus jamais sourire.

Après avoir purgé sa peine, M. partit en Argentine où il recommença son trafic. Bien mal lui en prit. Il se fit descendre par un truand de meilleure envergure que lui. Je ne me souviens plus si mon père vivait encore au moment de ce dénouement.

Je ne suis pas heureux de cette issue. Je m’en veux de ne pas avoir mieux défendu la mémoire de mon père. Quand la Loi du 13 mars 1973, instituant, enfin, un recours devant le ministère de la Justice, en réparation des dommages résultant des abus éventuels de la magistrature, assise et debout, en matière de détention préventive, papa était décédé depuis deux ans. En ma qualité d’héritier, j’aurais été en droit d’exercer ce recours, à sa place. Maman a continué à vivre jusqu’en 1996, avec le souvenir d’un mari prisonnier, diminué et souffrant. Pardon maman, je t’aurais peut-être aidée à alléger les séquelles d’une injustice dont tu as beaucoup souffert. Mais j’ignorais l’existence de cette nouvelle loi et les juristes qui auraient pu m’en informer m’ont laissé dans cette ignorance parce que je n’ai plus pensé à les consulter et qu’ils avaient oublié que papa avait existé.

Si je n’ai pas démissionné après l’arrestation de papa, c’est parce que je suis né dans cette banque qui avait, en ce temps-là, encore figure humaine. Cela n’aurait d’ailleurs pas rendu service à mon père. Après la fin du procès, ma carrière a repris une vitesse de croisière honorable, soutenue, je pense, - en dehors du fait que j’avais aussi mon ambition personnelle -, par le désir de mon employeur de réparer les torts que l’Affaire M. avait causé à ma famille. Dans les entreprises actuelles, issues de rachats et de fusions, la reconnaissance pour services rendus est un sentiment obsolète, les états d’âme n’ont plus cours. . C’est le rapport cours-bénéfice de l’action qui décide. Les employés et les cadres ne sont plus que des numéros. A partir d’un certain âge même ceux qui ont du mérite et de la compétence à revendre n’avancent plus. Ils coûtent trop chers. Je suis content d’avoir pris ma retraite.

Et, si c’était à recommencer, je pense que j’aurais été avocat plûtot que de faire comme papa dans la banque de papa. Je me serais spécialisé dans la défense des Droits de l’Homme. Rien ne m’aurait arrêté dans la poursuite de ceux qui instruisirent l’Affaire M. d’une façon abusive au mépris d’inculpés innocents. Car la liberté est un bien sacré dont on ne peut être privé à la légère. Les conséquences sociales, psychologiques et physiques pour les victimes d’abus de pouvoir discrétionnaire sont irréparables.






La loi du 13 mars 1973 fut modifiée par celle du 4 juillet 2001, en vue d’améliorer les décisions et de combler certaines lacunes antérieures. Il reste que, en pratique, le lien de cause à effet entre le dommage subi et les faits incriminés n’est pas facile à démontrer.

mercredi 13 février 2008

Foire du Livre de Bruxelles 2008

J'attends tous mes amis à la Foire du Livre de Bruxelles le jeudi 6 mars entre 10 et 12 heures au stand 242 du Service du Livre Luxembourgeois, à ma séance de dédicaces. Mon principal éditeur est installé au Luxembourg belge. C'est la raison pour laquelle ce service nous héberge, mes livres et moi. Vous trouverez plus d'informations sur mon Editeur Memory Press et ledit Service dans les liens de mon blog.

Je pourrai bientôt vous en dire plus sur une autre publication, un ouvrage collectif dans la collection "J'écris ton nom..." des Editionc Couleurs Livres, qui sort à l'occasion des soixante ans de la Déclaration des Droits de l'Homme. Il sera en vente au stand de cette maison d'Edition, s'il sort à temps. J'avais des choses à écrire sur certains Droits de l'Homme en Belgique, que notre pays ne respecte pas. Alors j'ai pris une place dans ce livre, à côté d'autres auteurs. Je reviendrai sur ce sujet dans quelques jours...

samedi 9 février 2008

Le baiser de la mouche

La première de ces deux musca domestica m'a été prêtée par Yvo, le webmaster du site ypix.org que j'ai placé dans mes liens pour que vous puissiez lui rendre visite et découvrir sa merveilleuse galerie de photos. La deuxième mouche appartient à la même famille de diptères. Son photographe est Yvon Delbecque que vous pouvez atteindre sur yvon.delbecque@picardimage.com ou le site de picardimage qui en vaut la peine surtout si vous aimez la baie de Somme, ses phoques et ses oiseaux.

Mille merci à tous deux!

Tout le monde aura deviné que la mouche domestique est un personnage d'une de mes nouvelles, plus précisément de la onzième. Je m'en voudrais d'en divulger l'énigme la veille de la sortie de mon recueil. Patience donc...vous ne perdez rien à attendre, au contraire. C'est paraît-il un récit léger comme la mouche peut l'être quand on l'invite au sein de notre vie parfois bien solitaire. Allons, un petit avant-goût quand-même...


L'été était largement entamé. Le beau temps chaud et insupportable souvent s'interrompait par un orage bref et terrible. Puis l'été reprenait après un ou deux jours de brume ou de pluie incertaine.

La chaleur ramenerait les mouches.

Il les attendait, exerçait son ouie à reconnaître le premier vrombissement lui annonçant leur retour dans le vide de la maison dont il aurait ouvert l'une ou l'autre fenêtre, toujours avec le désir d'y voir s'introduire une mouche, même petite'et qui irait se perdre dans le voile d'un rideau. Une de plus qui rejoindrait celles restées d'avant l'orage, oubliées dans la température tiède de la maison, alors que le temps dehors avait fraîchi. Rien ne valait la chaleur étouffante qui écrasait les murs blancs. Les mouches jouaient dans la lumière, étincelaient de leurs ailes, écrivaient des cercles bleus qui faisaient vibrer l'air. Elles le reconnaissaient après l'avoir frolé, rapidement, puis avec plus d'insistance. Elles reniflaient son odeur, son odeur acide quand il avait transpiré au soleil...

Vous lirez la suite dans " La gondole de l'Orient Express".

mercredi 6 février 2008

Elégie pour un Kaléidoscope










Renée Compan-Julie, membre du Jury du prix Stephen Liégeard qui m'a été attribué le 25 septembre 2004 pour ce recueil de poèmes, a écrit notamment: UN HOMME QUI GARDE EN LUI SA JEUNESSE. C'est ce qu'on dit...J'aimerais bien que cela soit vrai. Et elle continue: "Vaisseaux fantômes glissant de tombe en tombe..." Oui! On devine la mer parsemée de ses ombres. Comment ne pas les percevoir dans la brume et la lenteur ? Pourquoi ne pas saisir un pan de leur mante et glisser avec elles jusqu'au rivage où les visages anxieux attendent ? Ce grand explorateur nous promène, de la pluie à la mer, aux marais même ! Sous sa plume, les mots tanguent, envoûtés. Bercés par les vagues moussantes de son esprit en éveil, il les fait vivre et nous les livre parfumés de son zèle.





Je pense qu'elle avait aimé un de mes anciens poèmes de jeunesse que j'ai envie de vous écrire, comme si je l'avais écrit hier seulement.





Repos dans l'eau





Sur les genoux de la mer je pose la tête


tel un voilier s'endormant dans la baie


et la houle berce mon sommeil


d'innocence





Une toute petite musique jaillit de moi


en flûtes minuscules


des étincelles crépitent


quand mes yeux rencontrent les étoiles


renversé dans la mer où je sombre





La mer m'accueille


la mer


la houle chaleureuse


bonne comme le pain du ciel





Au fond d'elle


au fond où les trompettes


se coulent s'estompent se dissolvent


je vais reposer





Auriez-vous pensé que les algues parfument


l'eau?


Auriez-vous pensé que les poissons se glissent dans


l'eau


comme des croissants de lune ?


Auriez-vous pensé au repos au fond de


l'eau


au repos que l'on ne trouve pas ailleurs


au repos des grands navires demâtés


aux gueules pleines de fleurs


et de noyés


au repos ?





Que de musiques j'entends


que vous ne pouvez entendre


dans les bras de sable et de limon


les yeux pleins de poissons


et d'odeurs sous-marines





Je suis las étendu ou presque


j'attends ou mort peut-être


avec toutes les musiques


mes secrets


que vous ne saurez jamais





Je ne vous dirai pas non plus


le nom de la fleur


que je serre sur mon coeur


que je serre entre mes doigts


un peu trop pour que ce soit peut-être


vrai


que je suis mort


au fond de l'eau


au repos

mardi 5 février 2008

Petite galerie crépusculaire pour âmes désolées






























vitrail en mutation
palette de coloris
nos corps se meuvent
dans cet arc-en-ciel de jour et de nuit
de lampes qui s'éteignent
de lampes qui s'allument
...
comme des corolles qui s'ouvrent
comme des corolles qui meurent
dans le jeu incessant
du kaléidoscope de nos peurs



Extrait de Elégie pour
un kaléidoscope







lundi 4 février 2008

Le creux de l'Espoir






Je lis sur Chapitre.com, librairie que l'on recherche mon livre et qu'il est temporairement indisponible. Hélas, il est épuisé. En attendant qu'il soit réédité, j'ai pensé faire plaisir à l'un ou l'autre lecteur en publiant quelques textes dans mon blog. L'éditeur d'origine, mon ami Michel Cliquet, a fermé ses portes. La réédition pourrait donc bien se faire attendre!



Le creux de l'Espoir comporte 4 parties:

-Le creux de l'Espoir;

-Les fruits d'Or;

-Petit album du verger;

-La lucarne du ciel.



De ce recueil, Christian Bobin a écrit qu'il respirait comme une robe ou un feuillage.

Jean Chatard (Mensuel Littéraire et poétique): Quelques phrases, jetées sur les braises de la page, suffisent à nous transporter au-delà du poème, en ces lieux de recueillement où l'esprit, sans suppléer le Verbe, le conforte.

Emile Kesteman(Nos Lettres): poésie très charnelle, très suggestive et dont se dégage un je ne sais quoi d'ailé et de réellement incarné.

Jean Botquin gratte jusquà la veine de la pierre, comme le font depuis toujours les Orientaux qui ne croient qu'au geste dépouillé, décanté, du poète et du dessinateur. (Jacques De Decker, extrait de sa préface au creux de l'espoir).

Jean-Michel Klopp, Grand Duché de Luxembourg: il s'agit là d'une aventure poétique très originale...( présentation sur la radio de Thionville et la radio socioculturelle du Luxembourg).

Dans Florilège (Dijon):les jasmins au goût de poivre et les mots-nervures de l'âme, l'orchestre inutile et les vents de pierre marient leurs contradictions au sein d'une aspiration éthérée, fulgurante et vulnérable...

Quelques extraits du Creux de l'espoir:

La morsure du temps
inscrit
l'espoir d'une écriture
au creux du vent de pierre

Le temps du creux de l'espoir

ignore la vérité

Mots d'ivoire

sur les lèvres et sur le silence

de la joie

vous vous taisez

voue êtes sans voix

vous êtes interdits

Conjugaison des verbes aphones

exprimerez-vous

la beauté retrouvée?

Imparfaits des subjonctifs

où s'étale

l'écriture conditionnelle


Un petit extrait de "Les fruits d'or"

car

les mains sont

prioritaires

savantes

précises

douloureuses

de douceur passée

et d'avenir improbable

car

les mains sculptent

la vie

qu'elles enracinent

dans le rêve

Une petite chose de l'album du verger

Il y avait

tant de fenêtres

sur le verger

autant d'éclairs

dans les yeux

quand les fenêtres s'ouvraient

pour que s'éclipsent

les oiseaux qui lui gonflaient

le coeur

Un petit rien de la lucarne du ciel

Et sous la lucarne du ciel

notre bateau

vogue

face au grand vent

l'étrave

sépare l'enfance de la maturité

Extraits de "Le Passeur d'un fleuve trop court"





Les cyprès m'obséderaient
presseraient mon cerveau
je chercherais des images
pour langer mon amour
d'enfant incorrigible




Le hâle de mon front servirait à colorer
mes craintes et mes méprises
...

Comment maîtriser
le délire obsidional
né des hantises
qu'on ne peut assumer ?

...
Peut-ëtre étais-je déjà
celui
qui saute à la corde raide
des pendus
celui
qui compte les monstres
dans les orbites
des éperviers bleus
le feu du cerveau
dans lequel se tordent
les vautours
...
Nos hardes se torturaient
inutiles
sur les plages
nous courrions nus dans les vagues
sans jamais nous
atteindre
sans jamais nous recouvrir
même d'outrance et de viol
nos ventres pleuraient
les larmes
virginales
qu'il aurait suffit
de boire
la gueule ouverte
sous le soleil blafard
pour renaître
semblables
à des enfants de la mer

samedi 2 février 2008

Une Gondole à 18 passagers clandestins


Ce titre ne recouvrait qu’une seule nouvelle dont j’ai beaucoup parlé dans ce blog. Mon éditeur Mémorypress l’a choisie pour couvrir le recueil de textes que je présenterai à la FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES 2008 (du 5 au 9 mars à TOUR ET TAXIS), au stand du Service du Livre luxembourgeois.
Oui, 19 textes que j’espère passionnants, en tout cas déconcertants, inattendus et mystérieux, mais aussi troublants, émouvants et tendres.

Voici déjà, en avant première, la tranche, la couverture du livre et le texte de la quatrième in extenso. Environ 215 pages sous couverture pelliculée au prix de 16€.


QUATRIEME DE COUVERTURE


Dans certaines vies, il suffit d’un moment, d’une rencontre, pour que tout se modifie, pour que la passion peu à peu prenne la place et dévore tout. Cela pourrait vous arriver. Personne n’y échappe.

Au fil de ses nouvelles, Jean Botquin nous entraîne dans un itinéraire étrange où des amours, solaires ou ténébreuses, interdites ou bizarres, exacerbées en tout cas, emportent le lecteur. Les dieux antiques de la Méditerranée viennent
hanter les vivants. Les arbres et les eaux souterraines du Nord recèlent des secrets. Les trains rapides passent d’un horizon à l’autre. Les corps s’attirent et se repoussent, les obsessions se répondent.

Cet ouvrage, composé de textes publiés dans différentes revues entre 2000 et 2007 ainsi que de nombreux inédits, témoigne d’une grande unité d’inspiration. L’auteur se laisse dériver au gré de ses fantasmes, alliant une écriture sensible à des descriptions d’un réalisme épidermique.

Après sept recueils de poésie, trois romans et un récit, cet ensemble de 19 nouvelles est sa douzième publication en douze ans. Né en Flandre occidentale et établi au cœur de la région du Centre depuis dix ans, l’auteur allie de nombreuses influences littéraires qui en font un écrivain belge à part entière.

mardi 22 janvier 2008

Grenier Jane Tony - Quatrième Anthologie-Phaestos et son disque solaire



Au mois de novembre 2007 le Grenier a publié sa quatrième anthologie. Cette oeuvre collective a réuni plus de septante poètes Belges et étrangers. Sans Jean Dumortier,Emile Kesteman,Danièle Gérard et Anne Dumortier ce recueil de 520 pages, en deux volumes, n'aurait sans doute pas vu le jour.
Je retiens de l'article de Michel Joiret dans Le Non-dit qu'une lecture diagonale est peut-être plus significative que celle inspirée par quelques auteurs (re)connus au passage et auxquels on s'arrêterait en oubliant les autres. La volonté d'élever le poème au rang de valeur "démocratique" est tout à fait présente. Il termine en soulignant que tout atteste ici l'existence d'une vie en poésie qui se distingue radicalement d'une course hasardeuse à la notoriété.

J'ai participé à cette anthologie en proposant cinq poèmes écrits à la suite d'un voyage en Crète. Ce sont mes poèmes minoens.
En voici un.

PHAISTOS

Ciboire du cercle exhumé
des gradins de l'histoire
où l'on trempe les gerçures
de nos lèvres brûlées
tandis que
nos cordes vocales
tendues par les midis exaltés
taisent leurs secrets

Nous ne savons plus rien
des passés adossés à l'avenir
rien
de tous ceux qui nous regardent
marcher
sur les pierres de roche blanchie
par le soleil

Ô Propylées
qui déclinent nos regards
vers la mer d'oliviers
et
de montagnes bleues

A quelle patène vouer son esprit
à quel disque solaire
enroulé sur son labyrinthe
vouer son amour
en ces rituels d'outre-tombe
et d'oubli séculaire

mardi 15 janvier 2008

Triangles de la Nuit des Temps



Le chant de YOUSSEF et de FATIMA

Youssef :

Ton souffle parfume le litham
qui borde tes yeux où sourit
la crainte de la gazelle ailée
prise au piège de la tendresse
de mes mains qui se taisent

Tes yeux bordent ton front
eau limpide de l’oasis
dévalant le djebel
que j’étais
avant le jour
où tu m’as rejoint
eau calme que je suis devenu
depuis qu’un signe t’arrêta
sur mon chemin

J’ai senti le frémissement
du début
comme le frémissement
de la fin
quand ton regard chassait le sable
de mes yeux encore endormis

Sous la courbe de tes cils
court l’ombre des palmes
où se repose le berger
sous le voile de tes paupières
repose l’ambre lisse de ton âme

Tu portes la brise fraîche de la nuit
tu es le moucharabieh par où s’envole
l’oiseau qui a replié ses ailes de soie
dans la tiédeur nocturne de la mechta
à ton passage les lauriers sauvages
ouvrent leur cœur rose
où se cristallise la rosée de l’aurore

Fatima :

Tu entoures mon cœur
comme la pulpe l’amande
tu as fendu le centre du fruit
d’un coup par l’ivoire de tes dents
mon amour se partage en quartiers
de grenade comme autant de parcelles
de joie qui désaltèrent ta langue
mon amour s’éparpille en pluie
de fleurs d’oranger sur tes épaules
que tu me caches encore
sur ma peau s’incurve le collier de corail
à mes poignets brillent les bracelets
d’argent ciselé à la pointe des rêves
mes lèvres sont sucrées comme la datte mûre
mes oreilles attendent les paroles de douceur
réchauffées par ta bouche

Vois par enchantement
la fibule ne retient plus mes voiles
tels des ailes mes bras me libèrent
mes jambes s’allongent comme l’ombre
des palmiers sous la lune
mes hanches s’arrondissent
sous le satin de ton regard

Je suis le frémissement
du début
comme le frémissement
de la fin
les aréoles de mes seins
se durcissent
tel l’émail du corail
dans les profondes plongées
des passions sous-marines
et s’ouvre au milieu
la rose première où perle
déjà la joie de mon appel.


Ce poème est extrait de "Triangles de la Nuit des Temps", recueil de poèmes publié en 1998. Les textes ont été illustrés par Thérèse Van Beveren, une amie artiste de Bruges que je rencontrai au Maroc. Depuis, j'y suis retourné cinq fois (voir aussi "Ténéré"), de même que deux fois en Tunisie et deux fois en Egypte. Les pays du Maghreb me passionnent. Aussi je dédie le poème d'amour ci-dessus à tous les visiteurs d'Afrique du Nord de mon blog et qui se font de plus en plus nombreux.

jeudi 10 janvier 2008

Et le monde regarde



J'ai été cueillir dans la Gazette de Oh! Théo de mon ami Benoît Coppée le texte qu'il a publié lors de la sortie du livre "Et le monde regarde" Editions du Cerisier :

"A l'initiative de Malika Madi, plus de trente auteurs, belges et étrangers, expriment leur refus de la guerre. Par le témoignage, la fiction littéraire ou poétique, une approche journalistique ou historique, ils manifestent leur solidarité avec le peuple libanais.
«Ce livre est à l'image de ce que j'avais souhaité, un ouvrage composé de textes sans complaisance ni lamentation mais plein de colère et indignation.» (Malika Madi)
«Quand donc ces grands stratèges militaires et bouchers comprendront-ils que les guerres ne se gagnent plus à coup d'obus, qu'il ne suffit plus d'occuper un pays pour vaincre un peuple?» (Gracia Namour)

Analyses, pamphlets, contes, nouvelles, poèmes

de Bassam Abdelhac, Daniel Adam, Hubert Antoine, Tahar Bekri,Jean Botquin, Huguette de Broqueville, Giovanni Businaro, Mohamed Chokr El Sayed, Fadia Collès-El Okaili, Benoît Coppée, Stanislas Cotton, Pierre Dailly, Alain Dantinne, Philippe Ducros, Nabil El Azan, Vincent Engel, Nicolas Florence, Jacques Henrard, Michel Joiret, Michèle Kupélian, Didier de Lannoy, Malika Madi, Baudouin Massart, Alexandre Millon, Gracia Namour, Bernard Noël, Ernest Pépin, Annie Préaux, Claude Raucy, Michel Torrekens, Michel Voiturier, Evelyne Wilwerth. "

Cliquez sur la Gazette de Oh! Théo...et vous découvrirez la copie d'un article de La Libre Belgique sur ce livre, le seul, hélas, que j'ai eu l'occasion de lire dans la grande presse. Des éloges pour peu de personnes, des critiques pour certaines, et quasi rien pour les autres.

Heureusement, Isabelle Fable, dans la revue Reflets Wallonie-Bruxelles, numéro spécial du 75 anniversaire de l'A.R.E.W. m'a consolé:" ...D'autres (textes) historiques, comme le texte de Jean Botquin, bien documenté et très vivant, relatant la croisade des enfants, fait historique peu connu..."
Oui, j'avais pris le parti de remonter aux origines de la fracture entre le monde occidental et le monde arabe pour illustrer les problèmes millénaires du Liban.

Si ce livre vous intéresse, je puis me charger de vous le procurer. Il ne coûte que 11,20€. Envoyez moi vos coordonnées.

mercredi 9 janvier 2008

Boris et Boris - Asteline Magazine

Boris et Boris - Asteline Magazine
Les hasards de la navigation sur internet font parfois bien les choses. Je ne connaissais pas le site d'Asteline magazine où un de mes lecteurs m'a fait le plaisir d'écrire un mot sur mon roman Boris et Boris. Merci à Guy Capelle que je salue une fois de plus au passage.
Il m'octroie trois étoiles et dit que c'est un petit livre bien sympathique. Qui l'eût cru ?
Cliquez sur Asteline magazine, vous verrez le détail. Ce petit livre bien sympathique est toujours en vente dans les bonnes librairies.

lundi 31 décembre 2007

Extrait d'un journal intime. Le syndrome de Stendhal de Jean Botquin.
















Premier jour

Voilà, c’est fait. Je suis parti, je l’ai quittée. J’ai obéi à la voix qui me disait: « Si tu ne te décides pas maintenant, il sera trop tard, tu ne pourras plus sortir de l’engrenage et je ne serai plus là à t’attendre ». Deux valises bourrées, quelques livres, du linge, mes costumes jetés en vrac sur la banquette arrière de ma voiture, un carton rempli de quelques paires de chaussures, mes affaires de toilette, et un gros cahier pour raconter ma nouvelle vie.
- J’ai besoin de réfléchir, ai-je dit, à Lucienne. Je ne supporte plus cette existence.
- C’est ça, va rejoindre ton italienne...
Avant de mettre le moteur en marche, je l’ai vue ouvrir la fenêtre. Elle s’est mise à crier pour toute la rue. J’ai failli retourner chez elle pour la raisonner mais j’ai fait le contraire, j’ai accéléré... Avant de louer ce petit studio meublé dans une maison rénovée, rue de la Résistance, j’avais déjà délogé chez des amis ou passé quelques nuits à l’hôtel avec Francesca qui était venue me rejoindre depuis Milan où je l’avais rencontrée au cours d’une de mes missions d’audit interne.
Arrivé à ma nouvelle adresse, j’ai déchargé mon maigre déménagement et me suis mis tout de suite à écrire, en commençant par la phrase: « Voilà, c’est fait. Je suis parti, je l’ai quittée.... »
Après mes premiers carnets à qui je confiais maladroitement mes premières confidences, j’ai construit mes premiers écrits de fiction, mes premières poésies inspirées par mes premières amours, principalement l’amour que j’ai voué à Lucienne que je croisais déjà sur le trottoir vers le collège. Ecrire a toujours été pour moi une façon d’entrer en moi-même. J’ai une nature introspective. Je ne m’étonne donc pas d’avoir songé de suite à disséquer notre histoire dont longtemps j’ai cru qu’elle serait éternelle. Après mon mariage, je n’aurais jamais songé tenir un journal de peur de susciter la curiosité de ma femme. Et à quoi bon mentir sur le papier, à quoi bon faire semblant pour le plaisir de l’analyse dont j’aurais été le seul à connaître le sens caché. Aujourd’hui je n’ai plus le même souci. C’est Francesca qui m’a suggéré de reprendre ce journal interrompu depuis si longtemps. Servira-t-il à me justifier ? A me déculpabiliser ? A démontrer combien notre échec était inéluctable ? A quoi cela me mènera-t-il ? Francesca m’a dit :
- Commence, tu verras. Peu à peu tu trouveras ta vérité.
Trouver ma vérité, qu’est-ce que cela veut dire ? Ma vérité immédiate, à très court terme, c’est ce studio blanc et impersonnel réduit au confort le plus élémentaire: kitchenette, séjour avec lit réversible à deux oreillers, salle de bain décorée d’une espèce de Mona Lisa couverte d’un grand chapeau rouge, face au miroir, plantes vertes pour agrémenter le tout. Buanderie commune dans les sous-sols (je n’ai jamais fait de lessive de ma vie). Dans le quartier où je suis, beaucoup de maisons anciennes ont été rajeunies. Les petits appartements sont occupés par des étrangers de passage ou des immigrés. Chaque mètre carré est utilisé de façon judicieuse. La semaine dernière, la représentante de la société immobilière qui gère ces immeubles de location m’en a fait visiter plusieurs. Le studio au-dessus du mien est occupé par une suédoise assez forte mais agile (son lit trône sur une étagère, baptisée mezzanine, accrochée à la soupente sous le vélux de la chambre!). Les toilettes et sa salle de bain sont tout juste au-dessus de ma petite cuisine. Mes petits-déj’ seront arrosés de bruits d’eau matinaux. Comment vais-je faire pour supporter l’étroitesse de mon nouvel univers ? Maman est au courant.
- J’espère que tu ne vas pas inviter des collègues dans cette espèce de mansarde, n’oublie pas que tu es directeur adjoint !
Pauvre maman, tu es bien la seule à considérer le grade de ton fils comme important.
- Cela valait bien la peine de tenir tête à ton père pendant toutes ces années et de jouer au Roméo !
Bah ! Si elle savait tout ce que je lui ai caché pour lui éviter de s’en faire trop...
- Les jeunes ne réfléchissent pas avant d’agir ! a-t-elle ajouté.
Comme s’il s’agissait de réfléchir avant quoique ce soit quand on est jeune et que l’amour vous taille des croupières dans la matière molle du cerveau ! Bien sûr que j’ai aimé Lucienne, pendant toute la durée de mes études universitaires, en attendant que mon père lève l’embargo et m’autorise à la prendre par la main pour franchir le seuil de la maison parentale. Et j’ai sans doute continué à l’aimer, le temps de faire deux enfants, un garçon et une fille, et de les voir grandir. Après, les choses se sont compliquées. Plus j’avançais dans ma vie professionnelle, plus la distance entre Lucienne et moi grandissait. Je ne me considérais pas préposé à la maturation de ma femme, dont je découvrais qu’elle était restée l’enfant que j’avais connue et que j’avais aimée au départ d’une adolescence sans doute bien trop sage, modelée par tous les interdits de l’époque. Les êtres évoluent. L’ennui s’installe rapidement dans les couples qui ne veillent pas à leur enrichissement. Si ma femme avait choisi un métier, elle serait sans doute sortie de l’immobilisme du cadre ménager. Cependant, je n’ose affirmer que cela aurait changé grand-chose. Il faudra que je réfléchisse à mon comportement, à nos besoins que nous ne satisfaisions plus, au plaisir que je recherchais ailleurs, et que je lui cachais, comme font la plupart des hommes qui ne souhaitent pas entrer dans les bagarres du divorce. En tout cas, il n’y a là matière qu’à (mauvais) roman.

Deuxième jour

Quelle nuit! Je n’ai pas fermé l’oeil. L’immeuble où je suis est entouré de lieux bruyants, un centre de karaté d’où jaillissent des cris gutturaux à vous donner la chair de poule et un café à la mode de style art nouveau qui ronronne comme une autoroute lointaine. Comment supporter cela ? A l’intérieur, ce n’est pas mieux. Toutes les heures, des pas font craquer les marches de l’escalier et les portes claquent. Les chambres sont mal isolées. J’entends la suédoise faire grincer le sommier sur sa mezzanine, et je ne parle pas du reste. Ce matin, j’ai eu droit à la chute d’eau de ses toilettes.
Il me semble que j’ai rêvé toute la nuit. Ma taie d’oreiller est trempée comme si j’avais pleuré. Pleure-t-on réellement quand on pleure dans ses rêves ? J’ai téléphoné à Francesca. Elle m’a dit qu’elle compte prendre du congé la semaine prochaine et qu’elle m’attend à Milan.
- Libère-toi, j’ai une bonne adresse dans la réserve naturelle del padule di Fucecchio, en Toscane, entre Pise et Florence. Cela te fera du bien. N’oublie pas
ton cahier. Il faut que tu écrives tous les jours. Ce travail dégage de l’énergie. L’écriture opère une espèce de catharsis semblable à celle de la psychanalyse sur le divan.
Je n’ai pas voulu discuter mais ai dit oui pour la Toscane. Tout compte fait, c’est une bonne idée. Il vaut mieux quitter la capitale car Lucienne ne mettra pas longtemps à découvrir l’endroit où je niche. Mes enfants sont gentils et savent se taire mais la pression de leur mère est parfois trop forte. Quand ma fille a appris ma décision, elle m’a paru soulagée. Elle a soupiré : « Enfin ! »
Mon fils m’a claqué à la figure qu’il n’en avait rien à foutre.
Comment se peut-il que je ne me sois rendu compte de rien avant le mariage ? Elle était jolie, douce à toucher, tendre à embrasser, pleine d’admiration pour moi en qui elle avait découvert une espèce de poète. Nous étions tous deux persuadés du caractère exceptionnel de notre amour. Nos parents nous mettaient des bâtons dans les roues. Notre amour était donc le fruit de notre résistance, le fruit défendu, le meilleur et le plus attirant.
Non, il est encore trop tôt pour voir clair. Il faudra du temps. Ne va pas trop vite Benjamin, laisse mûrir...
Je note déjà qu’à peine sorti de l’enfance, je me suis pris pour un adulte. J’ai tout de suite envisagé le mariage comme un objectif immédiat, à atteindre dans les meilleurs délais, parce que, sans ce mariage, il m’était interdit de connaître le bonheur... Pas question de porter atteinte à la virginité de Lucienne, il fallait attendre... Une attente de dix ans, quelle folie ! Il faut creuser tout cela, découvrir l’archéologie de notre histoire, faire le deuil de notre échec. Mais est-ce bien un échec ? N’est-ce pas plutôt un retour à la case de départ... Et alors quelle chance, pouvoir tout recommencer et ne plus se tromper. Ne plus se tromper ? Voir ! Si je pense que je me suis égaré dans ce jeu du hasard qu’est la rencontre, que deviennent mes enfants ? Mes gênes en eux suffiront-ils à corriger les effets de notre erreur ? Car, bien entendu, c’est toujours l’autre qui se trompe. Soit, peu importe, mes enfants existent et, pour moi, c’est l’essentiel. Je les veux libres de créer leur destin avec le meilleur que des parents mal assortis ont pu leur laisser. Est-ce possible ?
Je prends quinze jours de repos, une semaine seul, une autre avec Francesca. Après les tensions des derniers mois, c’est bien nécessaire. Il faut que je m’organise. Quelques achats à faire. Trop peu d’ustensiles de cuisine. Pas de fer à repasser. Trop peu de chemises. Oui, une femme à la maison a quand même du bon, bien que, depuis plusieurs mois, elle ne me rendait plus aucun service. Je manque d’autonomie et n’ai pas une âme de célibataire. Je devrai m’y faire.
J’ai rangé mes courses, ouvert la fenêtre, mon café coule. Dans la cage d’escalier, j’ai croisé la suédoise. Elle m’a souri. Au premier palier, une autre locataire se battait avec son panier à linge. J’ai proposé de l’aider mais j’avais moi-même les mains pleines. Elle m’a adressé la parole d’un air courroucé dans un langage incompréhensible. Du coup, je me suis senti ridicule.
Je relis ce que je viens d’écrire, cela n’a vraiment aucun intérêt pour les autres. Faut-il tout raconter ? Comme j’écris directement sur mon P.C., j’ai l’impression d’être online, branché en direct sur les évènements, le doigt sur le déclic comme un photographe. Mais je n’attends pas de commentaires d’un lecteur invisible. Tout cela ne regarde que moi. Je vois défiler mes images, mes souvenirs, proches mêlés aux plus lointains. Ils me paraissent tous intéressants. Celui qui écrit sur lui-même se trouve intéressant. A moins qu’il pense le contraire alors que le fait de ne pas l’être (intéressant) ou de penser qu’il ne l’est pas soit précisément utile à enregistrer et à analyser. Soit... Je verrai ultérieurement si je dois cliquer sur la touche Delete et ouvrir la poubelle. En tout cas, je ne risque pas d’oublier de si tôt ce que j’ai vécu avec Lucienne. Toutes mes nuits sont hantées de rêves dont la signification me semble évidente. Souvent je m’y promène dans des villes interminables, détruites et solitaires, à la recherche d’objets perdus, d’une valise égarée, d’un cours dont l’examen est imminent et que je n’ai pas préparé, d’une paire de chaussures ou d’un vêtement indispensable à la pudeur.

Troisième jour

La nuit dernière, j’ai revu Lucienne à sa naissance, comme dans son album de photos. Elle était entourée de quatre mères, la véritable, pas trop éloignée de la cinquantaine, émerveillée que Lucienne ait quand même deux jambes et deux bras qui gigotent dans son berceau. Séquence suivante : les trois autres mères, les soeurs de Lucienne, se voient interdire la chambre du bébé, placé en couveuse par l’ancienne. Plus tard dans mon rêve, Lucienne grandit. Elle passe des bras de l’une dans ceux des autres. Elle se fait beaucoup cajoler. Pas de frère et les garçons ne peuvent franchir le seuil de la maison. Le père vit avec ses cinq femmes. La plus petite de ses femmes est sur ses genoux. Il lui donne un morceau de chocolat. Un jour, un garçon apparaît (sans doute moi, Benjamin). Mais, ce Benjamin n’est pas Benjamin, il ressemble à mon meilleur ami de l’époque, décédé plus tard dans un accident de voiture. Puis le rêve se met à galoper. Le beau-père, à la naissance de mon fils, dit : « Un garçon ! Qu’est-ce qu’ils vont faire de ça ? »
Je me suis réveillé comme un noyé sous la chasse d’eau de la suédoise. J’ai dû me rendormir puisque Lucienne bébé s’est remise à hurler dans son berceau, derrière toutes les portes closes, sous l’oeil vigilant et protecteur de la reine mère...
Après une nuit pareille, rien d’étonnant qu’il me faille attendre midi pour sortir de mon état de déprime et reprendre goût à la vie. Je n’aime pas que Francesca me téléphone en début de journée. Elle risque de me surprendre en flagrant délit de désespoir et de ne pas comprendre ma tristesse alors que je suis sensé avoir retrouvé le bonheur avec elle. J’ai toujours été cette araignée du matin qui se glisse dans l’existence contre son goût et ne se met à espérer qu'au crépuscule. Pourquoi ? Alors, l’amour physique du matin écarte l’angoisse qui naît avec mon réveil. Quand Francesca ouvre les yeux, elle ouvre les mains pour me faire de la place dans son corps. Elle possède le culte des siestes emmêlées où les préludes au sommeil se tapissent des baisers les plus osés du monde.
Il y a eu coup de foudre réciproque mais Francesca et moi ne nous sommes encore rien promis. J’ai été attiré par son élégance, les ensembles griffés qui virevoltent autour de ses formes ou qui les épousent étroitement, la chaleur de son regard, sa peau mate et parfumée, cet accent inimitable qu’ont les italiennes bilingues qui parlent un français adorable. Nous faisons le même métier, ce qui nous permet de ne pas devoir nous l’expliquer et de réserver plus de temps aux choses essentielles. Mes visites à Milan se sont multipliées. De professionnelles, elles sont devenues amoureuses. Avant, je ne connaissais pas l’Italie, en dehors de la gare de Vintimille que mon père, accro des chemins de fer, m’avait fait découvrir, au cours de vacances à Villefranche. Francesca incarne ma Renaissance italienne, elle aurait pu servir de modèle à la Naissance de Vénus de Sandro Botticelli. Un jour, j’ai prolongé ma mission à Venise, avec elle, et j’ai compris pourquoi je m’étais refusé d’y aller plus tôt avec Lucienne.
Cela fait déjà plus de deux ans que Francesca occupe le vide de ma vie conjugale. Combien de fois avons nous fait l’amour, en Belgique ou en Italie ? Le nombre cède le pas à l’intensité, au point que je m’interroge sur le caractère passionnel de notre liaison. Je ne me pose aucune question sur son passé. Je n’éprouve aucune inquiétude sur l’emploi de sa liberté quand il se passe de nombreuses semaines sans que nous puissions nous voir. Je sais qu’elle m’a laissé le temps pour décider de mettre fin à une vie d’où l’amour était exclu. Elle n’est en rien responsable de la mésentente de mon ancien couple. Je ne quitte pas Lucienne pour la remplacer par une autre femme mais pour donner un sens à ma vie. J’avoue que depuis des années je ne lui suis plus fidèle. J’ai cherché ailleurs ce que je ne trouvais plus chez elle. Mais, en ce faisant, je ne résolvais rien. Celles qui ont accepté de courir l’aventure avec moi espéraient sans doute aussi une réponse à leurs propres questions. J’ai offert de la tendresse sans espoir de véritable partage, j’ai aimé des corps de femme passionnément en espérant que la passion dure et je ne faisais que mentir car la passion ne dure pas plus que le temps d’une illusion.
« Je ne serai plus là à t’attendre... » Je viens d’écrire que nous ne nous sommes rien promis. Dans l’attente, cependant, il y a un engagement et une promesse de recommencement. Francesca envisage un renouveau, tant pour elle que pour moi. Et elle veut m’y forcer, c’est la portée de son message.

Quatrième jour

Je m’installe de mieux en mieux. J’éprouve, peut-être pour la première fois, un sentiment intense de liberté, une sensation assez nouvelle d’autonomie, de prise en charge, d’indépendance. Avant mon départ, je me sentais dominé par Lucienne qui m’imposait sa tyrannie. Je n’osais me soustraire à ses scènes qu’elle montait au moindre prétexte. Pourtant, il aurait été simple de prendre la porte pour échapper à ses pleurs ou à sa colère. J’étais son public préféré. Les couples qui ne s’entendent plus entrent facilement dans ce jeu infernal quand ils estiment qu’ils doivent continuer à vivre ensemble, ou, lorsqu’ils n’ont pas la force de signer la paix, en reconnaissant leurs fautes et leurs faiblesses. Lucienne à qui toute la famille et les amis ont toujours donné raison, est incapable d’avoir tort. La négociation est donc impossible. Elle préfère entrer dans son Intifada de type islamique et assiéger son ancien partenaire en invoquant la pureté de ses intentions et son droit irrévocable issu du mariage religieux. Mais voilà, Benjamin, de son côté, est un israélien taiseux, victime et donc bourreau à la fois.
Maman m’a appelé au téléphone. Elle voudrait me voir. Je ne peux pas lui refuser cela. Lucienne avait débarqué chez elle hier, sans prévenir, dans tous ses états. Elle tenait à peine sur ses jambes. Elle avait bu. Maman allait me demander de réfléchir, d’éviter l’irrémédiable.
- Je n’ai jamais pensé que les choses iraient si loin, ton père avait raison, avait-elle déjà dit au téléphone. Il ne fallait pas épouser une fille de gens ruinés incapables d’offrir des études secondaires à leurs rejetonnes… et cette idée de vouloir faire du théâtre que ton père ne supportait pas, laissait pressentir des facultés de dramatisation et de mises en scènes dont tu fais les frais aujourd’hui, mon pauvre Benjamin. Mais voilà, ce qui est fait est fait, chez nous on ne divorce pas.
Quand j’ai vu maman, le ton avait changé, elle s’était fait manipuler par Lucienne, cela se sentait à plein nez. J’ai essayé de lui faire comprendre que notre séparation était indispensable, qu’il était plus que temps, que sans ça nous allions droit à la catastrophe, au meurtre accidentel, que sais-je. Je lui ai décrit quelques scènes particulièrement violentes que je n’ai pas envie de reproduire ici.
- Et tes enfants ont vécu tout cela ?
- Oui, maman, ils étaient son public. En quelque sorte, nous étions ses otages. Elle me culpabilisait au point que je ne pouvais plus échapper à son emprise. Je me fais le reproche de ne pas avoir eu la force de rompre beaucoup plus tôt. Je pense, en réalité, que je la rendais folle par l’indifférence grandissante dans laquelle elle me plongeait. Lucienne ne supportait pas de ne plus être le centre du monde qu’elle avait toujours été depuis sa naissance.
- Benjamin, elle ne se souciait donc pas des effets de toutes ces mises en scène sur ses enfants ? Il faudra toute une vie pour réparer les dégâts, si c’est encore possible !
Cette réflexion m’a troublé terriblement. J’avais peu réfléchi au mal que cette mère infantile avait fait à mes enfants et au mal que ma passivité leur avait, me semble-t-il, également infligé. Mon métier d’auditeur interne, cependant, m’a appris qu’il faut toujours se placer au moment où l’erreur a été commise pour juger du degré de la responsabilité de celui qui s’est trompé. Pouvais-je faire autrement ? Pouvait-elle faire autrement compte tenu de sa nature et de son environnement familial ? Quoiqu’il en soit, j’avais franchi le Rubicon et ne reviendrais pas en arrière. Maman a compris.
- Maman, je vais en Italie, la semaine prochaine. Je te téléphonerai de là-bas.
- Ah ! C’est donc ça. Lucienne m’en a parlé...
Je suis parti en l’embrassant rapidement. J’ai su, à partir de cet instant, que le jugement des autres n’irait pas au-delà de cette explication simpliste. Ah ! Que ces histoires de couples qui se font puis se défont sont d’une horrible banalité mais source de souffrances insupportables. Et pourtant chaque fois l’espoir renaît, du moins en ce qui me concerne, sans que l’expérience passée ne l’avorte. Tant pis ou tant mieux ! J’ai sublimé Lucienne parce que j’étais un jeune mordu de la vie au cerveau façonné malheureusement par une éducation religieuse étroite.
Mes parents n’ont pas réussi à m’ouvrir les yeux sur les ferments des difficultés de la vie commune qui m’attendaient. A l’origine la communication entre mon père et moi était déficiente. Nous n’avons jamais été sur la même longueur d’onde. Mes sentiments m’aveuglaient et, lui, ne voyait que les aspects financiers. Maintenant, je suis à l’aube de Francesca, comme un adolescent qui redécouvre l’amour. Personne ne m’empêchera de croire à ma chance. Suis-je un homme suffisamment averti ? Je devrais l’être, j’ai vécu tant de choses, je pense être méthodique, réfléchi, prudent (c’est une des vertus de mon métier où on ne peut agir à la légère).
Je passe beaucoup de tant devant mon ordinateur portable. Mon cahier d’écolier ne sert que dans les salles d’attente, les cafés, et bientôt, les quais de gare, le hall de Bruxelles-National avant de prendre l’avion pour Milan. C’est aussi un outil intermédiaire pour noter des réflexions rapides que je développerai plus tard, un aide-mémoire avant de procéder à la véritable écriture, peut-être aussi un cahier où faire des croquis.
Je viens de me rendre compte que j’ai oublié chez Lucienne la deuxième clef de ma voiture (qui est aussi la sienne). Lucienne ne mettra pas longtemps à la retrouver et Dieu sait ce qu’elle sera capable d’en faire. Ce petit fait éclaire ce que je crains depuis longtemps. Lucienne n’ayant pas de métier, je puis m’attendre à une Guerre des Roses implacable dès qu’elle saura que je n’ai plus l’intention de me contenter d’une double vie.

Sixième jour

Hier, je n’ai rien écrit, même pas dans mon cahier. Préparatifs de voyage. Billets d’avion chez Carlson Wagons Lits. Déjeuner avec ma fille dans un restaurant turc du quartier. Passage rapide à mon bureau pour m’informer de l’évolution de quelques dossiers d’audit, notamment Paris et Londres. Lucienne téléphone à ma secrétaire tous les jours. J’en suis navré pour mon employée qui n’est pas payée pour ça. Mon avion est à 9 heures, vol Alitalia, atterrissage à 11 heures 20, à l’aéroport international de Milano Linate. Quelle joie de quitter Bruxelles pour retrouver Francesca et découvrir la Toscane ! Je suis comme un gamin qui part en vacances. Je n’ai aucun remords. Mon contrat avec Lucienne se termine, j’ai fait face à toutes mes obligations. Mes enfants sont grands. J’ai payé leurs études. Ils sont à même de se débrouiller dans la vie.
Je n’ai pas emmené mon P.C. dans mes bagages, pour ces quelques jours mon cahier suffira. Francesca organisera nos journées en prévoyant un temps d’écriture. Elle me l’a répété dans notre dernier coup de fil : « Le travail que tu fais est très important, même pour moi. »
Jusqu’à présent elle ne s’est jamais écartée de la ligne de conduite qu’elle s’est tracée et en attend autant des autres.
Je vole sur un McDonnell Douglas MD 80. Elégance, raffinement, sourires du personnel de bord italien. Je reconnais tout cela pour avoir pris souvent un vol sur Milan dans le cadre de ma profession. Le tapis se déroule sous l’avion, comme une carte I.G.N. Les nuages s’ouvrent par intermittences. Voilà des sommets enneigés, des lacs étincelants et déjà c’est la descente sur Milan où Francesca m’attend. Comment sera-t-elle habillée? Combien de temps me faudra-t-il attendre avant de pouvoir la déshabiller ? Je ne me tiens plus d’excitation et mon coeur bat à tout rompre. La beauté de Francesca Luini a fait le tour de tous les départements et des services. Certains de mes collègues, au courant de ma liaison,
m’incitent à la prudence. Pourquoi ? Comme si toutes les jolies femmes étaient légères. Et même si Francesca l’était, cela ne changerait rien à mon désir. Tous deux nous mettons notre passé dans la balance, leur poids s’équilibre. Rien ne sert d’en parler trop. Surtout, ne tirons pas de plans sur la comète... Vivons le moment présent...
L’avion traverse la dernière couche de nuages. Aeroporte de Linate. Je ferme mon cahier...

Septième jour

Nous n’aurions pas pu attendre plus longtemps. Les aires de repos étaient bondées. Je n’ai plus l’âge à me donner en spectacle. Elle m’a proposé de nous arrêter dans un hôtel, quitte à retarder notre arrivée à Ponte Buggianese. J’ai dit non, autant patienter encore, nous n’en serons que d’autant plus heureux... En fait, j’avais hâte de découvrir la Fattoria Settepassi, notre villégiature d’agriturismo, une ancienne manufacture de tabac et de cigares située en pleine campagne toscane, et parfaitement reconvertie. Nous n’avons pas ouvert nos bagages et avons tout de suite transformé le large lit matrimonial en ring de lutteurs. Par la fenêtre grande ouverte, le soleil couchant inondait les draps et la peau dorée de Francesca. Après nous nous sommes précipités dans la piscine avant d’aller prendre notre premier véritable repas toscan. A table, nous n’étions que deux couples. L’hôtel est vide. Autour de l’ancienne manufacture, les cyprès se profilent sur les pelouses, et, au loin, sombrent les contreforts de montagnes d’un violet confinant à la nuit. Les hirondelles entrent et sortent des toits en jetant des cris d’un bleu perçant. Dans la torpeur du soir, nous entendons le coassement des grenouilles et le coin-coin des canards accompagné du bruit de leurs ailes qu’ils secouent en sortant de la mare. Francesca s’est déshabillée pendant que j’écris. Dans le miroir de la salle de séjour, je la vois marcher nue en se dandinant comiquement. Elle fait des mouvements d’ailes avec ses bras. Avec elle, le spectacle est garanti et j’éclate souvent de rire, ce qui ne m’étais pas arrivé depuis longtemps. Cependant, derrière les collines toscanes aux dos arrondis, les forêts allongées près des méandres de l’Arno, les cyprès qui marchent deux par deux le long des chemins de campagne, se cachent les anciens démons encore si proches de mon passé qui continuent à m’obséder. J’éprouve aussi un malaise quand je crois sentir le regard des pupilles toscanes se fixer intensément sur la beauté sensuelle de Francesca et sa joie de vivre si différente de la mienne. Sans doute s’agit-il de simples images projetées par mon cerveau qui n’accepte pas encore que vingt ans de différence d’âge n’a aucune espèce d’importance quand on s’aime.
Je sens deux bras nus encercler mes épaules, des seins palpiter contre mon dos, une bouche chaude et humide glisser dans mon cou. Francesca souffle : « Mon amour... »
Mon stylo se met à trembler, je peux tout juste encore écrire en zigzag: « ...que j’aime ton parfum! ». Quand elle prononce le mot amour, le « r » semble sortir du plus profond de sa gorge. J’en frissonne...

Huitième jour

Elle s’est levée tôt. Elle est revenue de la piscine dans son peignoir de bain. Son maillot était resté pendu dans la salle de douche. Elle a dit qu’il n’était pas sec... mais qu’elle n’a rencontré personne. Pendant le petit-déjeuner elle a commandé le menu du soir : bruschetta (tranches de pain de campagne non grillées frottées à l’ail) aux tomates coupées en petits dés, gnocchis aux truffes blanches, bistecca alla fiorentina et une bouteille de Brunello.
- Il faut choisir entre la cuisine toscane et l’amour. Ou bien tu manges ou bien tu bouges.
Nous sommes partis d’un fou rire.
On a commencé par Florence. Avec le Spider Alfa Romeo blanc de Francesca, Florence est à peine à trois-quarts d’heure d’autoroute. Pendant le trajet, j’ai encore pensé au regard des autres. Cela me poursuit, je ne suis pas encore suffisamment détaché de mon passé. Il me rattrape. Parfois, je me demande si je ne suis pas en train d’organiser une fuite en avant, mais pour atteindre quoi, pour arriver où ? Toutefois, Francesca ne me permet pas de me noyer dans cette tristesse. Elle surveille mes états intérieurs avec une patience infinie. Un ange gardien ? Est-ce que ça existe ?
J’avais vu l’émission sur Florence dans les Racines et les Ailes. Je me croyais donc préparé au choc d’intense émotion qui m’a submergé dès l’instant où j’ai débouché sur la Piazza del Duomo. Etait-ce la fatigue ou l’effet de la foule de touristes sur moi ? Le campanile de Giotto s’est mis à vaciller dans le ciel au point que j’ai du me tenir à l’épaule de Francesca. Elle l’a pris pour un geste de tendresse. A côté de moi, un Français disait à sa femme :
- Regarde, la tour s’écarte du Dôme...
- Mais non, c’est un effet d’optique...
Moi, Benjamin, je suis sûr que je l’ai vue de travers comme celle de Pise que tout le monde connaît en carte postale... Ce déséquilibre me donna la nausée. J’avais hâte de m’asseoir. « Entrons dans le Dôme Sainte Marie de la fleur. »
Faute de chaises ou de bancs, les visiteurs étaient debout, assez pressés les uns contre les autres. Mes yeux montaient à la rencontre de la coupole de Filippo Brunelleschi, tandis que je sentais mes jambes flageoler sous mon corps. L’intérieur du monument dédié à la vierge était incroyablement beau. Je pris la main de Francesca. « Ne me quitte pas, jamais, même si je deviens fou. Cette coupole me fait mourir, elle m’écrase, tourne, s’arrête, recommence à tourner, de plus en plus vite. Francesca, toi aussi tu la vois girer à toute vitesse ? Elle va décoller, s’envoler dans le ciel de Florence comme une montgolfière. » Je me souviens qu’à ce moment-là, j’étais en proie à une panique indescriptible. Francesca m’a soutenu jusqu’à l’extérieur. Dans le Battistero, le malaise m’a repris mais j’ai pu m’asseoir sur un des bancs de repos pour touristes fatigués. Le Christ en mosaïques du Jugement Dernier est descendu de la coupole. Il s’est approché, nous a pris par la main, Francesca et moi.
Je me suis réveillé aux urgences de l’hôpital de Florence. Francesca se penchait au-dessus de moi: « Ce n’est rien, Benjamin, ça va passer. On appelle ça le syndrome de Stendhal... »
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Ce texte a paru, à titre d'exemple, sur le site de l'Atelier de Lecture A.S.B.L. à Montegnéé B4420 http://www.leaweb.org/au mois de novembre 2007, pour des élèves du secondaire de la francophonie, participant à un concours sur la rédaction d'un journal intime, organisé par cet atelier dirigé par Jean-Luc Davagle.

jeudi 27 décembre 2007

Poème inédit dédié à la Saint Jean le 27 décembre 2007
















Un hublot à chaque oreille

Quand il la vit
il n'en cru pas ses yeux
elle portait un hublot
à chaque oreille

A bâbord et tribord
comme un navire
qui ouvre ses fenêtres
pour prendre l'air de la mer

Par ses hublots elle regardait
ne voyait rien
n'entendait rien
pas même l'appel des sirènes

Un regard de muette
un regard de myope
un iris vague
qui n'attend rien

Et lui qui croyait
qu'elle le regardait
se mit à lui parler
en langues étrangères

Du grec ancien
du syriaque ou de l'hébreu
non du tzigane
à cause des boucles d'oreille

Le mouvement de sa langue
et de ses lèvres
palpitait comme trois oiseaux
qui ne savent plus à quelle folie
se vouer

Dire quoi
et à qui
autant se taire
devant le silence de l'étrangère

Lui souffler un secret
avec la caresse d'un tremble peureux
à l'intérieur
de ses boucles en Limoges
où s'arrondissaient ses regards
apeurés
d'un écureuil traqué par la mémoire
qui déloge

Quand il la vit
elle était assise
comme on s'assoit sur un banc
d'une place triangulaire
pour ne rien faire
attendre on ne sait quoi
que tombent les feuilles mortes
de l'orme malade
autour de soi

Elle était là
immobile
concentrée sur l'effort
de ne pas avancer vers lui
même à petits pas prudents

Elle était là
image dans un miroir
où elle se regarderait
sans se voir

Elle ne disait rien
surtout pas une sorte de petit désespoir
qui n'intéresserait
personne

Et cela
jusqu'au seuil de la nuit
où il la verrait
illuminée par la lumière
d'un astre obscur

Faisait-elle signe au monde
à travers ses hublots de porcelaine
qu'elle ne quittait jamais

Comme si se dessinaient
deux bouées de sauvetage
sur le grain de sa peau de sable

Comme si les battements
de son cœur en dépendaient

Aussi
la nuit
les anneaux
ronds de son visage
reposaient
les yeux ouverts
pour veiller sur elle
jusqu'au matin

Pourtant
lui la voyait partout
depuis bien longtemps
avant qu'il commença à la regarder
chaque jour

Même qu'elle se lovait
entre les pages du livre
qu'il essayait d'écrire sur elle
à l'encre rouge

Son livre était comme un parc
aux allées interminables
où il la suivait
pas à pas

Souvent elle s'envolait
vers les nuages qui accouraient
au-dessus les croisières blanches
sur la crête des vagues

Elle s'endormait le soir
entre ses rêves
comme entre ses bras
qui faisaient semblant
de ne rien comprendre

Car le matin l'oreiller
cherchait en vain
les marques des boucles
rondes sur sa peau
de satin

Personne
n'aurait pu écarter sa présence
façade ou falaise
debout sur la mer

Toujours
au bout de l'interrogation
elle avait les doigts
en bourgeons éclosant à la vie
après l'hiver

Parfois
arrivée au point d'orgue
un chapelet de fleurs autour de la taille
elle colorait les instants
tandis que la porte s'ouvrait
sur l'ombre d'un reflet
la clenche suspendue à un rai de lumière

De l'autre côté se fermait la quiétude

Une à une
elle recousait les corolles
qui dans l'eau étaient tombées

Ainsi
elle
dont la mire ne fait que grandir
cristal rond
gonflé par la rondeur pesante des sanglots

Aubier des tourbillons avant l'écorce
étonnement des climats et
des étangs où se noie l'Ophélie

Abeille
sur la portée d'un chant mystique
butinant de ses lèvres minces
les étoiles de larmes blondes

Sous les cheveux d'aubépine
dressés par la surprise

Elle
qui range ses pensées
dans le tiroir rond
de sa cohérence

Elle
au sein de la nacre des perles dont le collier
avait failli glisser de sa nuque
sauvé juste à temps
par ses boucles d'oreille
blanches

Quand les saisons hibernent
le sommeil se feutre
et l'on oublie de respirer
vraiment

Le temps confond le silence de l'amour
avec la mort désavouée
émigrée vers des cieux
moins cléments

Quand l'ombre se déplace dans l'avance des solstices
les soupirs gravissent les escaliers
les lettres frissonnent
avant d'épouser l'absente
les pleureurs tressaillent
en écoutant le jeu du vent

Et
l'on se laisse embarquer
dans la traversée des îles
tout au-delà des aubes

Saphique en ses méandres
et sa musique particulière
bercée enivrée
dès lors qu'elle avait commencé
de marcher sur l'onde crépusculaire
dans l'odeur des palmes brûlées
les ailes en cendres
les regards cerclés précieusement
par l'écoute de ses boucles
rondes

Réapparition constante
comme un refrain
sur la paume de la mer
où elle succombe pour renaître
toujours plus réduite
au rang des sirènes
par le langage de celui
qui n'ose s'exprimer

Il trempait sa plume
dans l'encre des hibiscus
il rougissait ses messages qu'il cachait
a ceux qui auraient eu envie de les lire
recopiant les trilles des rossignols
aux langueurs de danses aériennes
comme s'il allait l'épouser

Elle
à la fois
tache de lumière et
laurier à l'orée du monde

Nue
à l'aube
de la densité
des routes forestières

Voilà
comment dire
pendant qu'elle

Elle
dans le noyau du cœur
martelé de petites peurs
déchirée à coup de petites dents
aiguise un couteau
ou un clou bleu
forgé au feu de son cerveau
qui la transperce
de douleur

Elle
toujours
qui maintenant sommeille
le corps nu dans une robe de lune
longue fragile transparente

Nuit de cils endormis
front tendu sur deux rides
qui la prolongent
au-delà de son exil

Et l'arc se brisait
au-dessus
d'une tendresse abusée

Les rues
frôlaient les maisons
aux volets fermés

Les mots métissés
de vermeils et d'émaux
frappaient aux portes closes

Ils se brisaient les ongles
sur les arondes
se faisaient les griffes
jusqu'au sang

Derrière les failles
tremblaient
les flammes des bougies

De longs chagrins
s'échangeaient des confidences
autour des tables à souvenirs

Pâles les enfants des villes
les regardaient par les trous de serrure
avant de pleurer

Lui
par contre
la contemplait
toujours plus

Elle
qui s'était réfugiée sous le clocher du délire
se balançant aux anneaux de ses oreilles
de bâbord à tribord
comme les hublots de son navire
en pleine haute mer

Elle
toujours plus belle
comme une phrase achevée

Assise encore
sous la cloche
de la place triangulaire

Chaque fois qu'il la revoyait
irréelle comme une image
sur l'eau de ses rêves