dimanche 15 janvier 2012

L'identité.


Ton identité s’enfonce dans la lumière et je caresse l’obscurité.

Henri Falaise



L‘identité

(Brève inédite de Jean Botquin)



Il cherchait son identité.  

Ce qui le différenciait des autres. Ce qui faisait qu'il était lui, et pas un autre. Il s'appelait Anselme. Ce nom lui plaisait. Il n'avait jamais rencontré un autre Anselme. Il pensait  qu’il était unique. On ne pouvait donc pas le confondre. C'était rassurant. Néanmoins, il n'était pas sûr que ses parents ne se fussent pas trompés de nom à sa naissance. Autrement dit, il était peut-être le fruit d’une erreur. Comment savoir s’il existait vraiment.

Quand il était petit, il allait se baigner dans la rivière avec Théodore, son cousin. Théodore était circoncis. Il était convaincu qu’il était né comme ça et fier de montrer son gland tout rose et lisse à Anselme qui était muni d’un capuchon inutile. « Tu devrais te faire enlever ce bout de peau. C’est laid et ça ne sert à rien »   

Ensemble, ils s'étaient regardés dans le miroir de la chambre des parents, un jour qu'ils étaient seuls. La petite différence mise à part, ils étaient pareils, la peau blonde, les yeux bleus, les jambes et les genoux identiques. Ils avaient plus qu'un air de famille. D'ailleurs, tous les garçons de la classe, à peu de chose près, étaient faits de la même manière, cela se voyait à l'oeil nu. Plus tard, quand Anselme commença à fréquenter les filles, il s'aperçut bien vite qu'elles se ressemblaient toutes, les unes plus grandes ou plus petites, les autres plus belles ou plus laides. Elles avaient le même goût et la même odeur, selon l'heure de la journée. En parlant des filles, la mère d'Anselme disait souvent: « La nuit tous les chats sont gris ».



Puisque tout le monde est pareil, que les différences sont vraiment insignifiantes, pourquoi s'en faire ? Mais lui continuait à s'en faire, au fil des années, c'était plus fort que lui. Il ne voulait pas être confondu comme le passe-muraille avec le mur qu'il traverse. Il disait: « Suis-je au-delà  du point où l'on se trouve quand on est passé ou sur le point de passer le pas de son trépas ?» Ou encore: « Les gens confondent la peau d'âme avec la peau d'âne... ». Cela ne voulait strictement rien dire. Personne ne le comprenait. Pour qui se prenait-il ? De plus, souvent, il se surprenait à copier les autres, surtout ceux qu'il aimait ou qu'il redoutait. La façon de parler, de s'habiller, d'écrire, de manger, de fumer. Il faisait de grands gestes comme son patron, terminait ses phrases avec un sourire de maître à penser. C'était ridicule et vraiment contradictoire! A défaut d'avoir une identité, il squattait celle des autres ou ce qu'il croyait en être une, car si les autres étaient comme lui , il n'avait pas grand- chose à leur emprunter.



 Après, quand il était seul et qu'il interrogeait son miroir, il devait s'arracher à l'apparence dont il s'était revêtu comme on retire le gant dont on a emprisonné les cinq doigts de la main.


La psychanalyste d'Anselme ressemblait à sa mère. Elle se taisait beaucoup, peut-être parce qu'elle n'avait pas grand-chose à dire. Anselme, lui, parlait sans s'arrêter. Un jour il lui parla du Père et du Fils. Le premier ne reconnaissait plus le second crée pourtant à son image. Anselme se demandait si le second n'avait pas enfin trouvé son identité. Une fois n'est pas coutume, la psychanalyste soupira profondément en suggérant une question: « Peut-être faudrait-il se demander si l'identité n'est pas assimilable à la similitude ».

Les psychanalystes, quand ils parlent, n'en disent pas plus que quand ils se taisent.




6 commentaires:

Guillaume Lajeunesse a dit…

Texte fort intéressant. L'identité, une belle quête...

jean.botquin a dit…

Oui, et quand la quête est terminée bien souvent l'identité trouvée ou retrouvée se perd dans le néant

Guillaume Lajeunesse a dit…

Ça, c'est fâcheux, je dois dire. Et ironique. N'y a-t-il pas moyen de faire renaître un décor, plutôt que de laisser le néant prendre place, par l'écriture justement? Un roman, par exemple.

jean.botquin a dit…

Bien sûr, tout est possible...Votre (ta?) réflexion me fait réfléchir. Cette brève pourrait se développer...

Guillaume Lajeunesse a dit…

On peut certes se tutoyer, ça ne me gêne guère — si c'est réciproque.

Écrire. Soulever, ériger un monde. Quoi de plus merveilleux? Le talent est pleinement à ta disposition pour ce faire, par ailleurs.

jean.botquin a dit…

O.K. Va pour le tu Jean