mercredi 9 avril 2008

Le bonheur de vivre





En 2002, je publiais un recueil du titre « La mer occitane », écrit à la suite d'un séjour de vacances en Catalogne française, en 1998, avec la femme que j'avais rencontrée, peu avant ma mise à la retraite.
Après des années difficiles, je renaissais à la joie de vivre, grâce à la redécouverte de l'amour, dans sa plénitude et sa liberté. Un miracle inespéré! Je sortais d'un monde de mensonge, d'hystérie et de solitude insupportable.
Ma vie professionnelle s'étant terminée, je pouvais en recommencer une autre, celle à laquelle je rêvais depuis longtemps. Bien avant de quitter le monde des finances, j'avais expérimenté que l'écriture, l'agencement des mots, la construction de phrases, la création d'un imaginaire opposé à la matérialité, m'apportait une grande joie intérieure. Devenir un écrivain heureux, ou plutôt - restons modestes- un homme heureux qui écrit, ou heureux parce qu'il écrit, est-ce possible ? Etait-ce un objectif à atteindre ? Compte tenu des caractéristiques de la société où les gens qui écrivent cherchent leurs marques, ce bonheur-là, cependant, est difficile à réaliser. Très vite, la question de la réussite s'impose, comme dans toute entreprise humaine. Néanmoins, une chose est certaine, sans action l'harmonie est impossible. Encore faut-il ajouter que sans contemplation l'action ne peut, elle aussi, aboutir.
Il m'a fallu un long temps de réflexion avant de comprendre de quoi l'équilibre d'une vie se compose. Je commence, il me semble, aujourd'hui seulement, à en distinguer tous les éléments. La lenteur est sans doute indispensable à leur cohésion. Je parle de la lenteur du jardinier pour qui le temps est incommensurable. Je ne suis pas bon jardinier mais je consacre le temps qu'il faut à la contemplation de mon jardin car il me procure une grande sérénité. Et, dans mon jardin, je contemple aussi la femme qui m'a rejoint sur le tard de ma vie, en m'apportant son jardin pour que je l'aime comme elle. Et je les aime tous deux depuis près d'une décennie comme si je n'avais jamais aimé rien ni personne d'autre.
Souvent je pense que 1998 était l'année de mon big-bang, celui de la mer occitane, celui des couleurs catalanes, des abbayes romanes aux cloîtres jubilatoires d'où coulait et s'écoulait la félicité de ma renaissance tardive. Mes mains se parcheminent de plus en plus, je ne pourrai empêcher la mort d'accueillir mon bonheur.
Qui dois-je remercier ? Je ne connais pas le maître de l'Univers, je ne l'ai jamais rencontré. Je veux remercier mon père et ma mère qui m'ont donné la vie, et ma femme, la nouvelle et la dernière, celle qui, une fois encore, s'ouvre sous les roseaux de Provence pliés par la Tramontane.
Dois-je remercier Matisse à qui j'ai emprunté le titre de ce que j'écris, Le bonheur de vivre, ce tableau éblouissant sous le soleil de la Côte Vermeille, avec ces corps de femme qui s'offrent à la vie sous les oliviers ? Oui, sans doute, j'ai envie de le faire tellement je me suis senti envahi par l'exubérance de sa sensualité.
Nous sommes allés à Collioure, fêter notre anniversaire, l'anniversaire du big-bang. Nous avons retrouvé tout l'enchantement d'il y a près de dix ans comme si nous n'avions pas vieilli. Ni l'un ni l'autre. Et pourtant, je ne suis pas aveugle, je connais les rides de ma peau sous le hale du soleil et le vent du Marin, je sais mon souffle quand le chemin est plus aigu. J'hésite quand la vague est plus froide. Je ne suis pas dupe de moi-même. Je ne suis jeune que dans ma tête. Le corps vieillit, mais pas sa mémoire. Et mon coeur, lui, te regarde, ce vieux fou qui ne peut s'arrêter de te contempler quand le peu de vêtements dont tu t'habilles en vacances tombe à tes pieds pour te vêtir de mes regards sur ton corps tellement plus jeune que le mien...
Et nous regardons les paysages maritimes qui s'étalent à nos pieds, dans le chatoiement des couleurs. Bien sûr, en vacances le bonheur est facile, la vie explose. Les nourritures que tu prépares avec soin et lenteur, comme la lenteur du jardinier qui soigne ses fleurs, flattent nos narines et comblent nos regards tandis que scintille le vin des coteaux méditerranéens, caressé par un ciel lumineux. Les instants, précieux entre tous, où l'on se penche sur la vie qui dure son temps d'éternité et de jouissance forment un collier autour de l'anse du port de Collioure où se bercent les barques catalanes multicolores. Dans quelque temps, elles déploieront leurs voiles latines qui se gonfleront d'un vent très fort, courant à travers les plages bordées de pins et de roseaux, celles d'Argelès, Saint-Cyprien et leurs réserves naturelles où je t'emmènerai tout à l'heure pour jouir du soleil, a l'abri d'une dune.
Je m'y sentirai comme chez nous, protégés par les arbres et les plantes qui nous entourent. Notre bon vieux cèdre, le saule pleureur dont tu coiffes et décoiffes les branches légères sous lesquelles parfois je me cache pour lire, l'arbuste à kiwis qui a pris comme support notre pêcher et qui, si on le laissait faire, envahirait tout le fond du jardin, le figuier et l'olivier, le pommier qui nous fournit du jus jusqu'au printemps, l'eucalyptus, le magnolia, le cyprès de Provence à côté du pampa qui vient de nous offrir sa première fleur, le laurier rose qui se chauffe près du vieux mur, le sorbier, les petits cerisiers un peu maigrichons, le prunus qu'un ami d'enfance nous donna en cadeau de mariage, la haie de thuyas et de cyprès que nous laissons pousser comme ils l'entendent et qui ont transformé notre jardin en oasis citadin, le noyer qui est venu tout seul grâce à l'une des pies qui squattent le cèdre. Il se pavane, notre jardin, devant la fenêtre plein Sud du premier étage, par où je le fais entrer dans la bibliothèque du haut où j'écris entouré de nos livres. Oui, nos livres, pas les miens, les tiens ou les siens. Nous les avons tous mélangés, comme nos vies, et nous venons de créer une succursale de la bibliothèque d'en haut au rez-de-chaussée, un mur plein de littérature, de beaux-arts et de belles reliures, éclairé par la lumière et les couleurs du paradis, nos invités permanents qui poussent la porte vitrée, même quand il pleut.
Le bonheur n'est pas une potion magique. Il est fait d'amour, de choses toutes simples, de parcelles de vie, de sensualité, de plaisirs, de caresses, d'attentions, de soleil sur la peau, de saveurs, de rencontres, d'amitié, de partage, d'action et de contemplation. Chacun crée son propre bonheur selon ses moyens et ses facultés. Le bonheur n'est pas le contraire de la tristesse. Le bonheur sans tristesses passagères n'existe pas.
A la fin de notre séjour à Collioure, la mère de mes enfants est décédée. Quand je l'ai appris, je n'ai pas été surpris. Elle était gravement malade depuis plus de deux ans, incurablement. Je pense qu’elle s'est battue comme la chèvre de monsieur Seguin contre le méchant loup, l'’ histoire que son père lui racontait quand elle était petite, la même qu'il raconta aussi à mes enfants. Ma fille m'avisa seulement après le décès de sa mère pour ne pas troubler nos vacances comme si elle savait leur importance pour notre vie. Ainsi, cette mort annoncée n'a pas porté ombrage au soleil de l'Occitanie.
Je ne l'ai pas revue. Je ne le souhaitais pas. Elle ne l'a pas souhaité non plus. D'ailleurs, à quoi cela aurait-il servi, sinon à raviver nos anciennes blessures. Heureusement, quand je rêve d'elle, c'est souvent l'adolescente que j'ai aimée qui sort de ma mémoire. Cette image est inoubliable, même si je pense qu'elle a fini par la trahir. C'est cette image que je veux garder comme souvenir.
Je n'oublie pas non plus qu'elle m'a donné mes enfants, mon fils, ma fille. Je lui dois ce bonheur, le bonheur de continuer à exister à travers eux quand, moi aussi, je serai mort, le bonheur d'avoir semé la vie, le bonheur du prolongement de moi-même...
Et toi, Marianne, la femme de ma cinquième saison, je te promets de ne jamais te quitter, même quand il sera temps de me fermer les yeux je serai encore là pour te rappeler tous les bons moments de notre vie. Même au-delà de l' échéance inéluctable, je continuerai à t'aimer, à gravir avec toi les pentes du Canigou jusque dans les nuages, à regarder descendre le soleil sur toutes les îles de notre amour nomade.
Ensemble nous avons transformé la maison où tu m'as accueilli, lui donnant chaque année plus de nous-mêmes, afin qu'elle nous ressemble et que nous nous y sentions bien. Oui, le temps et l'espace sont pleins d'une vie gratifiante. Il suffit d'ouvrir les fenêtres pour nous en convaincre.

Quand je ne serai plus là - n'aie pas peur, ce n'est pas pour tout de suite- mes petits enfants remplaceront les enfants que la vie t'a refusés. Ils ont déjà commencé à t'aimer, je le sais, parce que tu les aimes. Ils auront pour mission de ne pas te laisser seule, de continuer une famille avec toi dans notre beau jardin.












9 commentaires:

Cristina a dit…

Que d'émotion...

Anonyme a dit…

Cristina, merci pour ces deux mots. Ce texte est destiné à une revue qui se consacre à des récits de vie, dont le prochain numéro parlera du bonheur dont certains ne veulent pas parler comme si le bonheur était honteux dans notre monde de souffrance. Les deux photos, c'est notre jardin, l'été dernier, avant notre escapade à Collioure. J'ai encore beaucoup de choses à dire, ça sort goutte à goutte...

Mohamed El jerroudi a dit…

Salut à toi Jean

Je viens de lire ton texte sur le bonheur. Et comme il m’est difficile d’en parler. Car moi aussi je suis à une année de ma retraite, je me contente de t’envoyer un poème qui je l’espère te plaira.
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Les papillons du Détroit


. Vous qui vivez
de l'autre côté de la mer
aux regards lumineux
qui savez lire
dans la ligne de la main
les chemins du futur
racontez-moi l'usure du temps
et le secret des paroles ancestrales

J'ai vu dans mes rêves
vos mains blanches
écrire
la transparence du lendemain
sur les visages des voyageurs
qui cachaient leurs larmes
au moment du départ

J'entends encore
le murmure des vagues
se mêler
au sel de vos sourires
et le vent de l'Est caresser
avec ses doigts vos chevelures

Dites-moi papillon du Détroit
pourquoi
nos jours passent devant nos yeux
comme des étoiles filantes
et notre vie
est tellement courte

très courte.


© Mohamed El jerroudi

Jean Botquin a dit…

Merci,Mohamed, pour ce poème lumineux et ton silence qui en dit long sur les secrets de l'existence...
Jean.

Coumarine a dit…

J'ai savouré chaque mot de ce texte...merci!
Je suis venue par les liens de Couleur Livres
Je suis Nicole Versailles auteur du tout récent Tout d'un blog...(Couleurs Livres)
Et j'aurai plaisir à relire ce très beau texte dans la Revue dont vous parlez...

Botquin.Jean a dit…

Merci Coumarine. Tout de suite, je suis allé voir votre blog, pour savoir où vous nichez et j'ai trouvé Versailles et ses trésors. Par qu'elle porte entrer ? Je suis un grand novice. Je suis à mille km du lac Nasser et ne parlons pas des sources du Nil. J'ai hésité (par pudeur) à publier "Le bonheur de vivre". Mais puisque ce texte doit de toutes façons paraître...

Constance a dit…

J'arrive chez vous par hasard, comme on le fait souvent dans cet espace. Pas eu le temps encore de tout lire que déjà je viens là vous dire mon émotion à la lecture de ce magnifique texte sur le bonheur. Merci.

jean.botquin a dit…

Quelle chance que vous vous soyez égarée chez moi...par hasard. J'ai cherché sur le web qui vous étiez. Je pense que vous êtes Michèle Massy et que votre blog est commeunvolcan-constance.blogspot.com...superbe blog illuminé !

Constance a dit…

Gagné ! Enfin, c'est une façon de parler. A bientôt.